MARCUS
MALTE

biographie

 
 
 

decapage

Poèmes de Marcus Malte publiés dans le 35e numéro de la revue littéraire Décapage (Éditions de La Table Ronde) auquel ont collaboré, entre autres : Vincent Delecroix, Grégoire Ploet, Laurent Sagalovisch, Maylis de Kerangal, Stuart Dybek, Philippe Jaenada, Laurent Graff, Olivier Maulin, Jean Rouaud, Eric Neuhoff, Philippe Forest, François Taillandier...
http://revuedecapage.blogspot.com/

Gilda et moi

Gilda et moi, ça mange pas d’pain
Tous les deux
On s’aime bien
On est bien
Tous les deux
Surtout elle
Avec moi
Et moi avec elle
Parfois je confonds
Je la regarde et c’est moi
Que je vois
Comme dans un petit miroir de poche
Et elle c’est pareil
Je le sais
Elle me dit ces choses-là
Et je lui dis aussi
On ne se cache rien
Surtout pas l’horizon.

En été je lui achète des roses
A mettre dans des vases
A tremper
Et elle m’achète des pulls à col roulé
Pour l’hiver
Et les saisons passent
On est heureux
Comme une famille anglaise
En vacance
Sur la côte
Elle aime le thé
Et ça tombe bien
Je sais très bien le préparer
Faire chauffer l’eau
Juste ce qu’il faut
Et les petits sachets à la menthe
Ou à la bergamote
Dans son mug Bunny jaune
Les biscuits qu’elle trempe
Fondent sous sa langue
Comme les saisons.

Son vrai nom c’est Martine
Mais je trouvais qu’elle ressemblait
A la fille dans le film
L’autre soir à la télé
Elle avait un air
Ou les cheveux peut-être
Ou les deux
Je ne me souviens plus
Ça l’a fait rire
Et le nom est resté
Dans ma bouche.

Il fut un temps

Il fut un temps où j’eusse sniffé la poussière
Sur l’ourlet de la traîne de ta robe de mariée,
Et raclé de mes dents la boue sous tes souliers,
Et comblé sous tes pas les trous et les ornières
Par le long tapis rouge de ma langue déroulée.

Il fut un temps de grâce où j’eusse de mes mains
Pêché des piranhas, étranglé des lions,
Pour que tu me laissasses défaire ton chignon
Et lisser tes cheveux jusqu’au nid de tes reins
De ces mêmes mains blêmes - et là poser mon front.

Il fut un temps glorieux où j’eusse couché dehors
Sous ta fenêtre close pour recueillir ce rose
Que l’aurore fait naître quand Vénus se repose,
Et l’offrir à mon tour à l’autel de ton corps
Où naissaient la beauté et le parfum des choses.

Il fut un temps béni où j’eusse vendu mon âme
Pour voir ton âme à nue, et du puits de tes yeux
Et de ton cœur de pierre extraire le merveilleux,
L’inespéré nectar qui abreuvait ma flamme.
Je me serais damné pour une larme ou deux.

Il fut un temps, hélas, où j’eusse trahi mon frère
Et bradé mes amis et désossé les morts :
Tout cela pour te plaire - pour que tu m’aimes encore.
Mais ce temps-là, connasse, ne date pas d’hier,
Et ce soir sur ta tombe, je pisse sans remords.

Petit homme, petit roi

Et alors il suivit la longue ligne rouge qui va du début à la fin.
Il fit commerce de choses.
Il engendra.
Il prit des avions et des trains.
Il aima Mozart.
Il promena des chiens.
Il se tint au courant de la marche du monde.
Il fut triste.
Il fut joyeux.
Il joua et perdit.
Il s’interrogea sur son rôle dans cette histoire.
Quelle étrange aventure en effet.
Il lorgna du côté des cimes et du côté des abîmes sans atteindre la pleine mesure ni des unes ni des autres.
Il fit vœu de se taire mais ne tint pas deux heures.
Il rit parfois. Ah, ah, ah.
Il eut parfois pitié de son propre sort.
Il apprécia la culture russe et plus particulièrement la vodka.
Il s’enivra avec retenue.
Il changea trois fois de route et trois fois revint sur ses pas.
Il ne crut pas souvent en Dieu.
Il tourna et retourna les mots dans sa caboche, sa langue dans sa bouche, il exposa son point de vue.
Il défendit des valeurs.
Mais que valaient-elles ?
Il abhorra l’impolitesse chez les jeunes, la nostalgie chez les vieux.
Il fut, on s’en doute, impoli et nostalgique.
Il fut tendre et raseur, cuistre et rancunier, injuste et menteur, il fut sincère et perdu.
Il acheta des voitures.
Il attacha de l’importance.
Il se trompa.
Amour, où es-tu ? Où te niches-tu ?
Il ne sut plus quoi faire.
Il tint bon, il s’accrocha.
Il fit une croix, deux croix, trois croix, une infinité de croix, presque autant qu’il y a d’étoiles dans ce ciel décidément illisible.
Il vit ses cheveux dégringoler et son organe mâle flétrir.
Onde de choc.
Il fit avec.
Il fit sans.
Il fit ce qu’il put et comme il put.
Puis il en eut marre.
Il laissa tomber.
Il finit comme tant d’autres, une couronne sur la tête.
Petit homme, petit roi.
A peu près personne aujourd’hui ne se souvient de toi.

Les petits oiseaux

Très chère Agathe                 
Je me souviens                      
D’un soir de juin                   
Où nous marchions               
Juste vous et moi                   
Sous le couvert                      
D’un petit bois                        
Lorsque soudain                    
Vous fîtes halte                      
Et puis tombâtes                     
Dans les fougères                   
A quatre pattes                       
Et vous penchâtes                   
La croupe en l’air                   
Tel le fidèle                            
Pour sa prière                         
C’était par pure                      
Compassion                           
Pour l’oisillon                        
Tombé des nues                       
La créature                              
Menue et frêle                         
Gisant à terre                          
Et dont l’appel                        
Avait ému
Votre âme entière

Ô chère Agathe                      
Ô sainte femme                     
Dieu m’est témoin                  
Que mes desseins                         
Jamais ne furent                     
Ô grand jamais                       
Ceux d’un primate                  
Ni d’un pervers                       
Quand par-derrière                
Je m’approchai                      
C’était par pure                      
Curiosité                                 
Je vous le jure                         
Mais chère Agathe                 
Douce ingénue                       
Votre beauté
Votre parfum
Votre posture                        
Vos hémisphères                     
Charnus et pleins                    
Ainsi offerts                        
Sous cette légère                     
Robe d ’été                                
Me transformèrent                    
Quelle misère
En vulgaire chien

Amie très chère
Je m’en souviens
Comme d’hier         
Ô triste sort              
Destin fatal
Et fulgurant
Pour l’animal
L’humble moineau
Qu’entre vos mains
Vous reteniez
Et dont les os
Dans ces transports
Furent broyés
Sale aventure
En vérité
Pour le serin
Et cependant
Très chère Agathe
Ne blâmons point
Ni la nature
Ni mon instinct
Car depuis lors
Dieu sait combien
D’oisillons morts
Vous ramassâtes
Sur mon chemin